J’arrive pas à y croire, Th Storm a un an ! Qu’est-ce que ça passe vite… Il y a un an, j’angoissais en attendant mes premières reviews. Et maintenant, il y a tant de gens qui aiment cette fic. Je posterai plus de bonus sur FF.net, mais comme je n’ai pas terminé de les écrire et que je voulais fêter l’événement, je poste la première partie, un épisode de la vie de cette famille… Particulière.
***
Un aéroport, à Londres. Bondé. Des milliers de personnes y circulent sans se regarder, à toute heure du jour et de la nuit, un sandwich visqueux à la main, un air épuisé sur le visage, poussant des chariots ou croulant sous le poids des valises.
La petite fille de six ans, perdue au milieu de la foule, est terrorisée.
Elle a un manteau rapiécé, de grands yeux pervenche et des cheveux bruns mal coiffés. Elle est très angoissée, et tourne la tête en tous sens. Elle donne l’impression de chercher quelqu’un, car à chaque fois qu’elle aperçoit un vêtement noir ou rayé, elle tressaute. Mais personne n’est à côté d’elle pour lui tenir la main, pour la rassurer.
Elle est toute seule, encore une fois.
De grosses larmes dévalent ses joues. Des larmes de crocodile, aurait dit sa maman. Mais sa maman n’est plus là pour elle. Sa maman est morte. Elle n’est jamais venue la chercher à l’orphelinat, malgré ses sanglots et ses angoisses. La petite fille a bien cru trouver quelqu’un, il y a peu… Quelqu’un pour la rassurer, la câliner, quelqu’un pour la prendre dans ses bras et s’occuper d’elle, des parents qui ne la quitteraient jamais, même s’ils n’étaient pas liés par le sang… Mais elle ne les trouve plus.
Peut-être l’ont-ils abandonnée, eux-aussi ? On lui a dit, à l’orphelinat, que personne ne voudrait jamais l’adopter. Qu’elle était trop emportée, trop colérique et sardonique. Méchante, méchante petite fille. Sans doute est-ce vrai. Sans doute en ont-ils eu marre. Seule, immobile au milieu des voyageurs qui la heurtent à leur passage, elle pleure. Elle ne marche plus, elle sanglote à s’étouffer, réprimant des appels horrifiés. Son désespoir d’être abandonnée.
« -- NATASHA ! Oh bon sang, Mihael, ça y est ! Je l’ai ! NATASHA ! »
Le cri la fait sursauter. Eperdue, elle cherche d’où il provient, se juchant sur la pointe des pieds. Cette voix rauque et bouleversée qu’elle avait tout d’abord méprisée, elle la reconnaîtrait entre mille… Et soudain, ça y est, avant même qu’elle ne se soit rendue compte de quoi que ce soit, des bras chauds l’enlacent et la soulèvent de terre. Le pull à rayures la gratte, mais elle s’y accroche de toutes ses forces, en pleurant de plus belle. Tant pis pour sa fierté. Elle a six ans, qu’on lui laisse au moins cela, cet abandon dans une étreinte.
« -- Oh bon sang… Oh merde… Natasha… »
L’homme passe sa main immense sur le crâne de la fillette, en tremblant.
« -- Ma chérie, la gronde-t-il entre ses propres larmes, il ne faut plus me lâcher la main comme ça ! Nous étions morts d’inquiétude…
-- ESPECE D’IRRESPONSABLE ! »
Et à propos de « nous »… Le second inquiet sort de la foule en courant, la foule qui s’écarte devant sa dégaine gothique et la cicatrice impressionnante qui lui dévore une moitié du visage. Ses cheveux blonds volètent furieusement autour de sa tête, une auréole de démon vengeur. Elle se souvient que lui, il lui a fait un peu peur lorsqu’elle l’a rencontré. Une peur, toutefois, qui a été vite effacée par son admiration sans bornes, lorsqu’il l’a prise par la main pour l’emmener loin de l’orphelinat tant détesté. Défiant du regard le monde entier.
Il a l’air hors de lui et arrache presque la petite des bras de son compagnon. Certains voyageurs se retournent avec un air méfiant, se demandant s’il faut intervenir dans la dispute. Et en effet, on ne peut pas dire que le blond est très discret…
« -- TU TE RENDS COMPTE DE CE QUI AURAIT PU SE PASSER ?! TOUTE SEULE ! AU MILIEU D’UN AEROPORT ! QUELQU’UN AURAIT PU L’ENLEVER ! IL AURAIT PU LUI ARRIVER N’IMPORTE QUOI ! ELLE A SIX ANS, MAIL !!
-- Je suis désolé ! Bafouille le dénommé Mail, penaud, en se protégeant la tête des bras. J’ai relâché mon attention une seconde et…
-- UNE SECONDE, ÇA T’A SUFFIT POUR LA PERDRE !
-- Ne dramatise pas ! S’énerve Mail. On l’a retrouvée !
-- Heureusement pour toi ! Persiffle Mihael, ses yeux se rétrécissant pour devenir deux fentes bleues et menaçantes. HEUREUSEMENT… Mail Jeevas ! »
Natasha se fait toute petite elle aussi. Elle est bien contente de ne pas être celle sur laquelle crie le blond. Durant le trajet qui les a amenés ici, elle a constaté de nombreuses fois qu’il ne valait mieux pas que Mihael vous appelle par votre prénom de cette manière… Le blond renifle de mépris et se détourne à grands pas, ajustant sa prise sur la fillette qui commence à glisser dans ses bras.
Elle s’accroche au haut de cuir noir. Elle ne l’avouerait pour rien au monde (elle a bien trop peur du regard courroucé de Mihael), mais elle préfère les bras de Mail, du moins pour ce qui est de voyager. Mihael a des os trop pointus qui lui rentrent dans la peau et ses vêtements ne sont pas très confortables. Mais la joie d’être portée atténue ce désagrément. Elle entend avec délices le cœur qui bat frénétiquement dans la poitrine, martelant ses côtes. C’est vivant, c’est bon, chaud et rassurant.
Un coup d’œil par-dessus son épaule et elle peut voir l’air piteux de Mail qui les suit à une distance raisonnable, pour éviter de nouveaux cris. Ses cheveux roux sont coupés très courts, presque à ras et donnent à son visage des traits anguleux. Des cernes violets ombrent ses beaux yeux verts. Il a l’air souffrant, mais elle trouve que ces marques de fatigue font ressortir la couleur hypnotisante de son regard. Il lui a expliqué que c’est parce qu’il a été malade (Mihael l’avait fusillé du regard à ce moment en marmonnant mystérieusement : « Imbécile… Cigarettes… De la chance d’avoir Nathan comme médecin… Nouvelle rémission… Encore heureux ! »)
Mail lui sourit doucement, sa grosse housse (« Pour ma guitare ! ») harnachée sur son dos. Puis Natasha est ramenée à la réalité par Mihael qui la rabroue à son tour.
« -- Et toi ! La houspille-t-il. Quelle idée de partir comme ça ! On t’avait bien dit de ne pas t’éloigner ! »
Il part dans une crise grandiloquente qui fait de nouveau se retourner les voyageurs. Natasha se fait encore plus petite. Elle hésite un instant à se mettre en colère et crier à son tour, mais elle se sent trop fatiguée. Une fessée et des tympans percés, très peu pour elle ce soir. Alors elle décide perfidement d’employer une autre tactique et laisse couler ses larmes, pour l’apitoyer (Mail lui avait assuré dans un murmure que cela marchait très bien).
« -- Je… Suis… Désolée ! Hoquette-t-elle, s’accrochant plus fort encore à la veste de cuir. Ex… Excuuuuuuse-moiiiiiii ! »
Une femme qui marche à côté d’eux prend l’air apitoyé et les regards qui pèsent sur eux commencent vraiment à se faire mauvais. Mihael se radoucit un peu en voyant le chagrin de l’enfant.
« -- C’est bon… Grommelle-t-il. C’est pas grave. Mais fais attention, maintenant. »
Mail, hilare, lui adresse le V de la victoire par-dessus l’épaule du blond. Elle lui répond avec un sourire. Il a parfaitement compris ce qu’elle cherchait à faire. Elle note mentalement l’information avec une pointe de dépit : elle ne pourra pas l’embobiner de cette manière… Puis son côté manipulateur sans doute trop important pour une fillette de son âge disparait au profit de la fatigue et de la lassitude.
« -- On arrive quand, à Los Angeles ? » Marmonne-t-elle, le pouce à la bouche.
C’est Mihael qui lui a expliqué où ils se rendaient, ajoutant à cela les détails de la géographie du continent américain et même la signification du nom de la ville. Dès qu’il s’agit de culture ou de réponses à d’éventuelles questions, Mihael bondit sur ressorts et lui donne d’immenses explications que Mail doit arrêter avant qu’il ne ressorte tous ses cours de la Wammy’s House. Le blond semble… Effrayé à l’idée de laisser la fillette sans culture. Du moins d’après ce qu’elle en juge, n’ayant passé avec eux que finalement très peu de temps. Mais cela ne lui déplaît pas. Être chouchoutée, qu’on prenne garde à elle… Cela lui avait manqué.
« -- On arrive près des contrôleurs… » Lâche Mail dans un murmure.
Immédiatement, Mihael se crispe. Natasha peut le sentir par ses doigts qui s’enfoncent dans sa peau. Elle cligne ses yeux embués. Elle devine que ni Mihael, ni Mail ne sont ravis de cette perspective. Sans doute qu’aucune démarche légale n’a été entreprise pour la faire sortir du territoire… Elle se demande même s’ils ont fini par avertir l’orphelinat. C’est le rouquin qui passe avant eux, sortant leurs passeports.
Et là, Natasha assiste à la pièce de théâtre la plus réussie de sa vie.
Mail accroche sur ses lèvres un sourire si paisible et nonchalant qu’il est impossible de ne pas se sentir relaxé en le voyant. Elle croit même voir sa respiration ralentir pour prendre le rythme de celui d’une personne endormie. Il tend les papiers, contemplant les policiers de ses doux yeux de myope. Il s’offre même le luxe de se retourner pour échanger une banalité avec Mihael, pendant que l’authenticité des passeports est vérifiée. Mihael est moins bon comédien que lui, mais réussit à donner le change sans problème. Natasha prend exemple sur eux pour ne rien laisser paraître.
Manque de chance, un des deux hommes en uniforme fronce les sourcils.
« -- Il y a un problème. » Constate-t-il sévèrement.
Natasha sent la respiration de Mihael se bloquer. Mail élargit encore son sourire, s’appuyant au comptoir.
« -- Quel problème ? Demande-t-il.
-- Et bien… »
Il échange quelques murmures avec son collègue. Les bras de Mihael se couvrent de chair de poule. Son regard bleu virevolte en tous sens. Elle le sent prêt à s’enfuir en courant si nécessaire. Même le sourire de Mail est affadi et forcé. Alors Natasha décide de tenter ce qu’elle a su si bien faire il y a quelques instants…
La comédie.
« -- Papa, dit-elle du ton le plus ensommeillé en s’accrochant à Mihael. Je suis fatiguée. C’est quand que les monsieurs ont fini de faire les papiers ? »
Attendris par son léger zozotement et son mot de tendresse, les policiers échangent un sourire. Le premier, celui qui leur a posé la question, finit par répondre :
« -- C’est juste que… Nous devons vérifier ce qu’il y a dans votre housse à guitare, monsieur. Voir s’il n’y a pas d’arme. »
Mail se détend immédiatement. Il sourit de plus belle et enlève l’étui de ses épaules.
« -- Aucun problème ! Affirme-t-il, riant presque de soulagement. Ne vous en faîtes pas, je ne suis pas un détourneur d’avion… »
La guitare est examinée, sous le regard vigilant du musicien qui tient à son instrument comme à la prunelle de ses yeux. Puis on lui redonne la housse et, miracle, ils passent la ligne jaune peinte sur le sol. Mihael se hâte de plus en plus. Il a l’air d’avoir peur que les deux contrôleurs décident d’examiner plus attentivement leurs papiers et les rappellent…
« -- Tu es sûr que ça ne risque rien, tes faux ? Murmure-t-il à l’oreille du rouquin.
-- Sûr ! Chantonne-t-il, visiblement très satisfait de lui-même. Kimba m’a aidé à les faire…
-- Justement. C’est ça dont j’ai peur… »
Mail éclate de rire, suivi par Natasha, contaminée par sa joie communicative. Le chanteur la couve d’un regard attendri.
« -- Mihael ! Supplie-t-il. Je peux la prendre dans mes bras maintenant ? C’est mon tour !
-- Ce n’est pas une poupée ! Proteste Mihael, en la serrant contre lui d’un air outragé.
-- Maiselleesttroptroptropmignonnes’ilteplaitmonMihaeladoré… »
Natasha pouffe dans le cou de Mihael. Elle qui avait besoin d’affection, la voilà servie au-delà de ses espérances. Mihael hésite un peu, puis finit par céder (en râlant, bien sûr, pour ne pas avoir l’air trop gentil). Et, au passage, la fillette peut entendre ces quelques mots soufflés précipitamment… Et moqueusement :
« -- C’est moi qu’elle a appelé papa en premier… »
Mail fait une moue, puis attrape l’enfant sous les aisselles en tirant la langue à Mihael. Mais la tendresse dans ses yeux verts n’est pas un jeu. C’est quelque chose de vrai, de fort. D’effrayant, d’une certaine façon, puisque cet amour qu’il lui porte, qu’il leur porte, est arrivé sans qu’il ne le réclame et s’est si bien enraciné dans son cœur qu’il n’en partira jamais.
Elle se niche confortablement contre Mail. Rien à dire, il est plus douillet que Mihael. Sa carrure plus carrée, rassurante et enveloppante, lui donne envie de dormir. Et c’est ce qu’elle s’apprête à faire, oubliant l’étrangeté de la situation, la soudaineté des événements. Oubliant qu’elle les a rencontrés il y a à peine une semaine. Tant pis. Elle sait, elle sent qu’elle peut leur faire confiance, avec toute son intuition d’enfant. Et les bisous que Mail lui pose sur le sommet du crâne, pour la rassurer lorsque le bruit ambiant devient insupportable, doivent aussi aider à la calmer…
« -- Mail, murmure Mihael lorsqu’il constate qu’elle a fermé les yeux. Elle va s’endormir.
-- Et alors ? Rétorque le rouquin. On en a encore pour toute la nuit à voyager. On arrivera à quatre heures du matin. Plus tôt elle s’endort, mieux c’est. »
Le blond ne trouve rien à répondre, à part un regard éloquent qui lui demande d’où vient ce soudain instinct paternel. Mail hausse les épaules avec un sourire béat qui lui offre sa réponse.
Mail est complètement et définitivement gâteux.
Mihael soupire en secouant la tête, faisant voler ses cheveux blonds. Natasha, qui a rouvert un œil, tend sa main et en attrape une mèche. Mihael se fige. Elle caresse les fils blonds du pouce, admirative malgré sa fatigue.
« -- Comment tu fais ? S’extasie-t-elle. Moi, mes cheveux sont… »
Moches. Le mot lui brûle les lèvres, mais elle le retient au dernier moment. Les traits du blond s’adoucissent. Il ébouriffe les boucles crépues de la petite fille et les lisse du plat de la main.
« -- Mais non. Il suffit d’un petit shampoing. »
Et Mail sent que son compagnon fait défiler dans sa tête des faramineuses listes de démêlants et de produits capillaires. Soucieux d’éloigner son petit chou de ce maniaque des cheveux, il pose sa main sur la tête de l’enfant et l’éloigne de Mihael avec un air effrayé. Mihael lève les yeux au ciel, mais n’insiste pas.
Songeant qu’il aura bien le temps plus tard de « s’occuper » de Natasha.
L’avion pour Los Angeles est annoncé. Terminale numéro quatre.
Nerveux, les deux hommes accélèrent le pas. La respiration de Natasha leur indique qu’elle s’est endormie, d’un sommeil certes agité, mais qui leur épargne l’excitation du départ imminent ou bien l’angoisse. Mail fait bien attention à ne pas se cogner aux autres voyageurs qui patientent dans la même file qu’eux, regrettant de ne pas pouvoir jucher la fillette sur ses épaules. Ses gambettes frêles tiennent dans ses poignets et il s’en veut de ne pas pouvoir lui offrir plus ce soir qu’un plateau-repas en papier mâché. Il sait d’expérience à quel point un bon repas chaud peut inspirer un sentiment de sécurité… Et un mauvais, de malaise. De nouveau, le désir de protéger Natasha ressurgit et il la serre de plus belle contre lui.
« -- Mail. Tu es dans la lune. Donne les tickets. »
Il sursaute. En effet, il est juste devant la passerelle de l’avion. Il balbutie une excuse à l’hôtesse de l’air qui tend la main avec insistance pour les recevoir, puis passe. Il est happé par l’air glacial de la climatisation et son odeur poussiéreuse. Il n’est pas le seul à la trouver trop forte, d’autres voyageurs protestent mollement, Mihael le premier. L’hôtesse les rassure gentiment :
« -- Ne vous en faites pas ! Ce n’est qu’un petit déréglage. Et puis… Nous ne pouvons nous écraser qu’au-dessus de l’océan, c’est calculé !
-- Rassurant ! Grogne Mihael, surprenant le regard effrayé de Natasha qui a rouvert les yeux, dérangée par la vague de froid. En gros, on ne s’écrase pas, on se noie !
-- Je ne veux pas tomber dans l’océan ! Panique la fillette, s’agrippant aux épaules de Mail comme si on allait la précipiter dans l’eau à l’instant. C’est risqué ?
-- Ne t’en fais pas, ma chérie ! Tente de la rassurer Mail. Les accidents d’avions sont très rares !
-- Génial ! Proteste Mihael, récupérant l’enfant en voyant qu’elle commence à trépigner de peur. Bravo, Mail ! »
Terrorisée, Natasha gigote de plus belle, comme pour tenter de s’échapper et de descendre de l’avion. Le froncement de sourcils menaçant de Mihael la fait se calmer un instant. Elle se mord la lèvre. Maladroitement, le blond tente de lui tapoter dans le dos pour la rassurer. Mail lève les yeux au ciel derrière lui. Lorsqu’il s’agit de consoler, Mihael ne sait jamais comment s’y prendre. Mail redouble de douceur et de mots rassurants en installant Natasha dans son siège, entre eux deux. Elle lui envoie un regard de chien battu lorsqu’il boucle la ceinture, auquel il ne cède pas.
« -- Tu vas voir, tout se passera bien ! Promet-il.
-- Comment tu peux le savoir ? Marmonne l’enfant, qui a désespérément besoin d’être rassurée.
-- J’en suis sûr ! Répond-il bêtement, ne sachant pas comment la convaincre. »
Puis il se penche vers elle en l’enlaçant, lui chantonnant doucement à l’oreille :
« -- Je rêve d’un nouveau monde D’une partie de poker
D’une cigarette blonde Dune fleur dans ses cheveux clairs… »
Elle s’apaise en entendant sa voix grave et finit par s’assoupir de nouveau. Mihael, l’air de rien, en profite lui aussi pour écouter. Mail lui lance un petit regard narquois. Le blond se met à grommeler et se retourne vers le hublot, contemplant la nuit.
Veuillez attacher vos ceintures. Nous allons bientôt décoller…
***
Natasha est réveillée par les cahots de l’avion qui amorce sa descente. Elle cligne ses yeux collés par le sommeil, tâchant de se souvenir d’où elle est. Elle découvre qu’elle est blottie contre Mail, dont la tête part en arrière sur son siège. Ses yeux sont clos et bougent sous ses paupières rendues mauves par la fatigue et la maladie. Un léger sifflement s’échappe de ses lèvres entrouvertes.
« -- Et en plus, il ronfle… »
Elle se retourne, pour constater que Mihael les regarde avec une expression attendrie et agacée à la fois. Il est le seul à paraître bien éveillé. Elle se demande s’il n’a jamais besoin de sommeil… Le blond est toujours en train de bouger, de courir en tous sens et de s’énerver. Il ne se repose jamais.
« -- On est arrivés, lui dit-il. Tu vois, qu’on ne s’est pas crashés… »
Toute surprise, elle regarde par le hublot. La nuit est éclairée de milliers de lumières colorées. Le ciel et la terre semblent s’être inversés, comme si les étoiles s’étaient décrochées pour tapisser le sol. Elle écarquille les yeux, posant le bout de ses doigts sur la vitre en enjambant Mihael (elle n’a plus sa ceinture de sécurité). Il la retient soigneusement par la taille, pour éviter qu’elle ne tombe. Emerveillée, elle sourit à sa première vision de la cité des anges.
« -- C’squispasse ? »
Mihael et elle sursautent. Mail semble totalement déboussolé et cherche la petite près de lui, avant de se rendre compte qu’elle est avec Mihael. Une fois cette constatation faite, il passe une main sur son visage épuisé.
« -- N’estarrivés ? Bafouille-t-il, encore dans les vapes.
-- Non, on s’est écrasés ! Ironise Mihael. Te voilà au paradis, Mail !
-- Cool ! Constate juste le geek, complètement abruti par la nuit dans l’avion. Il y a des jeux vidéo au ciel ? »
Natasha pouffe derrière sa main. Mail est très amusant lorsqu’il vient de se réveiller. Mihael, lui, a l’air moins content et administre une bourrade à son compagnon. Mail gémit et son maltraiteur se stoppe immédiatement.
« -- Tu as mal ? L’apostrophe-t-il agressivement, le seul moyen pour lui de montrer son inquiétude.
-- Je vais mourir, confirme Mail avec un sourire. Ne t’en fais pas, va, je ne suis pas en sucre… »
Mihael le regarde quelques instants avec suspicion, cherchant à percer ce masque joyeux. Finalement, il relève Natasha, qui s’est assise sur ses genoux.
« -- Il faut que tu attaches ta ceinture. On se pose… »
Effectivement, la voix mielleuse de l’hôtesse de l’air les informe :
Mesdames et messieurs, veuillez attacher vos ceintures. Nous allons bientôt nous poser.
La petite frétille d’impatience, sa fatigue momentanément oubliée. Mihael a le plus grand mal à la maintenir en place, ce qui amuse beaucoup Mail. Mihael songe sérieusement qu’à présent, il a la responsabilité de deux gosses. L’atterrissage fait se recroqueviller les deux mômes en question, tant le bruit est grand. Mihael laisse échapper un rire, le premier que Natasha lui entend. Rêveuse, elle se dit qu’il est bien plus beau ainsi… Et Mail semble bien de cet avis, vu le regard enflammé dont il le couve. Un regard qui fait rougir et grogner le concerné, à nouveau.
Nous venons d’atterrir. Il est quatre heures du matin, heure locale. Merci d’avoir choisi notre compagnie. Nous vous souhaitons un agréable séjour.
« -- Et patati et patata, marmonne Mihael, attrapant la fillette. Mail, tu te souviens d’où est la voiture ? »
Grand silence. Le rouquin ouvre la bouche et la referme, comme un poisson rouge. Mihael le fusille du regard.
« -- Maiiiiiiil Jeevaaaaaas…
-- JevaislaretrouverjetejureMihael ! »
Il a plutôt intérêt, songe Natasha. Vu les éclairs dans les yeux de Mihael et ses imprécations… Mail fuit devant lui, son étui à guitare ballottant dans son dos. Mihael fulmine en récupérant les deux valises qui constituent leurs maigres bagages. Il doit reposer Natasha pour en porter une, mais prend bien garde de la tenir par la main. La fillette tourne ses yeux en tous sens, ravie et impressionnée par le changement d’univers. Mail réfléchit à toute allure, mettant à profit tout son sens de l’orientation. C’est-à-dire pas grand-chose.
Cette fois, aucun problème au guichet. Natasha découvre avec surprise un air plus chaud au-dehors que celui de son Angleterre natale. Mihael en paraît soulagé. Visiblement, il est là aussi semblable aux félins : il n’aime pas le froid. Mail se creuse toujours la tête en se mordant la lèvre. Elle peut presque voir les rouages tourner sous ses rares cheveux roux. Ils marchent dix bonnes minutes dans l’immense parking, retournent sur leurs pas, allument leurs portables pour voir plus clair…
« -- Mail, persiffle Mihael, dont la colère monte de plus en plus. Je te jure que si on est obligés d’appeler Nathan pour rentrer, je te tue.
-- Je VAIS y arriver ! Déglutit Mail, peu rassuré. Je suis sûr qu’elle n’est pas loin…
-- La petite a mal aux pieds ! Insinue Mihael, qui sent que c’est là la menace idéale pour le faire se dépêcher. Elle est fatiguée, transie, effrayée…
-- Je VAIIIIIS y arriveeeeeer ! Panique Mail, affolé à l’idée que Natasha puisse se sentir mal par sa faute.
-- Euh… Excusez-moi… Balbutie une voix féminine. Vous avez besoin d’aide ? »
Elle porte l’uniforme de la compagnie aérienne. Mail pousse un soupir de soulagement, puis lui explique la situation à grands renforts de gestes désordonnés. Mihael surveille la femme de son regard noir, menaçant. Mais celle-ci n’a pas l’air de le remarquer. Elle est concentrée sur le visage de Mail et semble plongée dans une grande réflexion.
« -- Euh… Excusez-moi de vous poser cette question, finit-elle par lâcher. Mais… Je ne vous aurait pas déjà vu quelque part ? »
Les yeux de Mihael sortent à présent de leurs orbites. Natasha considère avec pitié l’imprudente qui les a abordés. Elle va se prendre une de ces roustes… Mail, lui, a l’air étonné.
« -- Vous êtes sûre ? Demande-t-il, perplexe. Je… Je ne me souviens pas…
-- Mais siiii… Marmonne-t-elle, concentrée. A la télé…
-- Oh non ! S’affole-t-il, semblant soudain comprendre. Non, je suis sûr que non. Bon, mademoiselle, merci de votre aide mais nous allons retrouver la voiture seu…
-- Mail ! Crie-t-elle soudain, son visage s’éclairant de l’intérieur. Mail Jeevas ! C’est ça, non ? Vous chantez !
-- Nooooooon ! La supplie-t-il presque. Je ne vois pas de quoi vous parleeeeez…
-- Mais si ! Commence-t-elle à hurler de manière hystérique et fangirlesque. Oh, j’adore vos chansons ! Elles sont si beeeeeeelles ! Est-ce que je peux avoir un autogra…
-- Il n’en signe pas ! Intervient Mihael, le tirant par le bras avant qu’elle n’ameute du monde. Bon, il faut vraiment y aller…
-- Et cette enfant ! S’étonne-t-elle en apercevant Natasha, qui se fait toute petite derrière Mihael. Que fait-elle ici ? Elle est de votre famille ?
-- Qu’est-ce qu’il se passe ? »
Du monde commence à affluer, attiré par la voix excitée de l’hôtesse. Mail donne l’impression d’être un animal sauvage que l’on encercle peu à peu. Pour se protéger des regards curieux, il a alors le mauvais réflexe de sortir ses goggles oranges et de les mettre devant ses yeux.
Et c’est le geste qui provoque le déclic.
« -- Oh mon Dieu ! Ce n’est pas Mail Jeevas ?
-- Mais si !
-- Qui ça ?
-- Le chanteur, là ! Ils en on parlé il n’y a pas longtemps, à la télé !
-- Tu es sûr ?
-- Je veuuuuux un autograaaaaaphe !
-- Et la gamine, c’est qui ?
-- Elle est trop mignonne !
-- LA VOITURE ! Beugle Mihael en entraînant la fillette et son compagnon. JE LA VOIS ! »
Soulevant Natasha dans ses bras, Mail se met à courir à la suite de Mihael, baissant la tête pour éviter les flashs des éventuels appareils photo. La petite se laisse entraîner, ballottée en tous sens et s’accrochant de toutes ses forces au pull à rayures. Elle entend la porte de la voiture qui claque, sent qu’on la dépose à l’arrière et qu’on boucle la ceinture. Mihael et Mail se précipitent à l’avant et bloquent les portes juste au nez des premiers fans.
« -- BOUGE ! » Hurle Mihael, pour couvrir les cris.
Ne se faisant pas prier, Mail démarre dans un grondement du moteur et s’efforce de n’écraser personne en reculant, ce qui est assez compliqué vue la petite foule qui s’est formée autour d’eux.
« -- On aurait dû appeler Nathan ! Se lamente le rouquin, les mains crispées sur le volant. On n’en serait pas là !
-- Si tu n’avais pas oublié où était la voiture, rien de tout ça ne serait arrivé ! Postillonne le blond en réponse, cognant sur la vitre pour dissuader une fangirl trop audacieuse. Tu vas voir que demain, on sera à la une des journaux avec la petite !
-- Ah non ! S’étouffe Mail. J’en ai assez eu avec le « coming-out » à la sortie du dernier album !
-- Comment je pouvais savoir qu’on était dans l’objectif d’une caméra au moment de t’embrasser ? Crie encore plus fort Mihael, transformant la panique en dispute.
-- ET MOI ALORS ?
-- J’ai mal à la tête ! » Se plaint Natasha, commençant à geindre.
Ses faux sanglots les stoppent net. Mail se retourne vers elle, inquiet, manquant leur faire faire un tonneau.
« -- LE VOLANT ! Hurle Mihael, redressant la voiture. Soit à ce que tu fais, imbécile de geek !
-- Mais… Natasha… Commence Mail, piteux et dévoré par l’envie de consoler la petite.
-- Natasha ne sera plus en état de pleurer si on percute quelque chose à cette vitesse ! Lui rappelle Mihael d’un ton sec. Conduit, je passe derrière. »
Il se glisse aux côtés de Natasha et la serre contre lui en protégeant son visage, histoire qu’il ne soit pas pris en photo. Une fois leurs poursuivants semés, Mihael ne se prive pas de passer un savon à Mail, qu’il écoute sans rien dire pour ne pas relancer la dispute. Il sait que dans ces cas là, Mihael s’arrête tout seul lorsqu’il a épuisé son stock d’insultes. Et c’est ce qu’il se passe, en effet. La fillette, sa curiosité revenue, ne peut s’empêcher de murmurer :
« -- Pourquoi voulaient-ils prendre Mail en photo ?
-- Parce que malheureusement, siffle Mihael entre ses dents, Mail est un chanteur assez connu. »
Un drôle de sourire se peint alors sur les lèvres de Natasha, le sourire sadique des fillettes qui savent qu’elles mettent le doigt sur quelque chose d’embarrassant. Elle prend sa voix la plus candide pour roucouler :
« -- Et pourquoi la fille blonde lui a lancé son soutien-gorge ? »
Mihael s’étrangle et Mail explose de rire.
« -- Ça, c’est parce que… Euh… Hésite Mihael.
-- Parce que c’était un joli vêtement et qu’elle voulait me l’offrir pour me faire plaisir ! » Invente Mail à toute vitesse.
En ricanant, elle se cale dans son siège et regarde la route défiler. Ils roulent un moment dans un silence complet, uniquement rompu par un bruit de papier déchiré lorsque Mail déballe une sucette sortie de nulle part. Mihael lui jette un regard suggestif que Natasha ne comprend pas. Elle voit juste Mail rougir, mais laisse vite tomber. Les grands, ça a des habitudes et des secrets bizarres…
« -- Maison ! Chantonne finalement Mail en se garant. Qui c’est qui va aller faire un gros dodo ?
-- Mail, soupire Mihael. N’exagère pas avec le gagatisme.
-- Maieuh ! Boude le rouquin. J’ai bien le droit, un peu ! De la douceur dans ce monde d’impitoyables brutes !
-- Je peux savoir à QUI tu fais référence ?
-- Moi ? S’indigne Mail, l’innocence incarnée. Allons, à personne ! »
Allez savoir pourquoi, il n’a pas l’air convaincu… Il décide pour une fois de passer outre, prenant en compte le bout de chou fatigué et perspicace qui s’endort contre lui. Il sort de la voiture en la tendant à Mail (c’est qu’elle commence à peser dans ses bras, le petit ange !) qui la récupère avec un plaisir non-dissimulé.
« -- Tu as faim, ma chérie ? S’extasie-t-il en voyant son air somnolent.
-- Quoi qu’il arrive, TU NE TOUCHE PAS A LA CUISINE ! Le prévient Mihael, agressif. JE préparerai quelque chose.
-- Quoi ? Tu sais cuisiner, Mellow-Yellow ? » Plaisante Mail, taquin, bien conscient qu’avec Natasha dans les bras, il ne se recevra pas de coups.
Un grognement d’ours en colère le dissuade de pousser la plaisanterie plus loin. Il se hâte de se rendre à l’entrée de l’immeuble, qu’il bataille pour ouvrir. Inutile d’essayer l’ascenseur, qui est aussi pourri que le building et en panne presque 365 jours par an. Il se résout donc à emprunter l’escalier jonché d’OVNIs (Objets Verdâtres Non Identifiés. Il grimace en songeant à tout ce qu’il doit monter : pour échapper aux paparazzis, ils se sont installés au dernier étage.
Il arrive en haut essoufflé, sa respiration haletante semblable à celle d’un asthmatique. Mihael, lui, donne l’impression de n’avoir grimpé que trois marches. En revanche, il est inquiet.
« -- Fais gaffe, souffle-t-il. C’est pas le moment, avec tes poumons…
-- Mes poumons vont super-bien ! Sourit Mail en tentant pour la troisième fois d’ouvrir la porte de leur appartement. Nathan les a récurés… »
Mihael fait la moue. Il n’est pas convaincu, mais n’insiste pas. Mail n’aime pas parler de sa maladie. A tel point que, le jour où Nathan avait détecté une rechute, il avait balancé d’un seul coup et d’un ton guilleret la nouvelle par téléphone, de peur de sa réaction. Il s’assombrit en y repensant. Il avait débarqué à l’hôpital avec un sac et un oreiller, déclarant avec force jurons qu’il ne sortirait pas de la chambre de Mail tant que celui-ci ne serait pas guéri. Et, dans le cas où il ne guérirait pas, il n’en sortirait que les pieds devant. Heureusement, le traitement avait été plus rapide que la dernière fois, sans doute parce qu’à présent, Mail avait une raison de vivre…
« -- Voilà, mon petit chou. Bienvenue chez toi ! Euh… C’est un peu en désordre, je crois… »
En entendant le « un peu » et le « je crois », Mihael sent une alarme résonner dans sa tête. Se précipitant à l’intérieur, il découvre l’effroyable vérité : Mail, un grand sourire aux lèvres pour cacher sa panique, Natasha effarée et un monstrueux bordel qui ressemble à ce que laisse derrière lui le passage d’une tornade.
« -- Où est le sol ? »
Ou : « le premier commentaire de Natasha sur ce qui va être sa maison ». Et en effet, on ne distingue pas le carrelage sous la montagne de vêtements ôtés à la hâte, d’emballages de pizzas et de chocolat et d’autres objets divers et variés tels que des boites de préservatifs, des journaux, des magazines peoples et des milliers de coupures de presse parlant de Mail.
« -- Hum.
-- Oups.
-- Haem.
-- Ben, en fait, euh… »
Mihael décide d’interrompre la série d’onomatopées et de prendre les choses en main.
« -- Tu dormiras dans la chambre de Mail, puisqu’il ne s’en sert plus, décide-t-il en rangeant la pièce du regard. Je vais voir ce que je peux faire. »
En constatant que l’état de la chambre est pire que celui du salon, Natasha fait une grimace éloquente. La simple idée de dormir dans cet endroit probablement infesté de rats suffit à lui donner la nausée. Sans compter qu’une odeur de fauve (ou plutôt de geek penché sur son jeu vidéo) y règne… Dans la petite maison bancale, le désordre n’avait pas eu le temps de s’installer.
« -- Opération rangement, se résigne Mihael, disparaissant un instant pour revenir, au grand ravissement de Mail, avec un fichu blanc sur la tête, une éponge, du liquide vaisselle et un aspirateur. Tout le monde dehors. »
La porte se referme sur lui et Mail et Natasha échangent un regard perplexe. Comment diable va-il s’y prendre pour rendre la pièce habitable sans une semaine complète de nettoyage ? Des bruits étranges les poussent à s’éloigner. Mihael est en train de faire un terrible chambardement.
« -- Superman ! Souffle Mail, impressionné. Je vis avec Superman !
-- Il n’a pas de cape ! Remarque Natasha, amusée.
-- C’est vrai… Mais peut-être qu’il l’a perdue dans le bazar ! » Grimace Mail, complice.
Elle rit. Mail fond immédiatement devant cette bouille joyeuse. Il se demande vaguement combien de temps résisteront ses derniers neurones face à la petite fille.
Il leur donne une semaine.
Retrouvant un peu de sens pratique, il débarrasse le canapé des affaires qui l’encombrent et perche la gamine dessus, comme sur un ilot au milieu de la crasse ambiante. Puis il ouvre les fenêtres pour aérer. Natasha a les mains et les coudes loin du corps, pour éviter de toucher quelque chose de sale. Elle est très mal à l’aise. Dans la chambre, l’aspirateur se met en marche avec un bruit inquiétant. Mail se demande combien d’années la machine a exactement.
« -- MAIIIIIL ! J’AI TROUVE DE LA PIZZA DE LA SEMAINE DERNIERE DANS LA COMMOOOOODE !!! JE T’AVAIS DIT DE LA JETEEEEER !!! »
Mail déglutit et s’empresse de se rendre en cuisine pour vérifier l’état de l’endroit. L’odeur de moisi le prend à la gorge et le fait suffoquer. Il jette un regard désespéré autour de lui. C’est une véritable catastrophe…
« -- Oh Seigneur ! Gémit-il en joignant les mains très dramatiquement. Délivrez-nous de cette abomination ! »
Il flanque par terre tout ce qu’il y a sur la table pour la désinfecter. Il y verse un quart de la bouteille de javel et saisit l’éponge dans l’évier encrassé. Il fait la grimace. Elle est noire et ratatinée. Il a beau la rincer, elle ne cesse de dégorger un jus brunâtre. Il abandonne l’éponge et dévide presque toutes les feuilles du rouleau d’essuie-tout. Il a beau chercher dans les placards, aucun signe de chiffons ou de serviette. Fouillant par terre, il déniche un vieux tee-shirt et s’en sert pour finir de nettoyer. Une fois la nappe reluisante et sentant fort la javel, il jette le vêtement à la poubelle. Puis il fait suivre la plupart de ce qui traîne au sol.
« -- MAAAAAIL, J’AI ENCORE TROUVE UN SANDWICH SOUS LE LIIIIT !!! »
Il se couvre les oreilles. Mihael est vraiment en pétard. Il se demande où il en est dans son grand nettoyage… Puis revient au sien. Il réussit à ranger à peu près, puis sort un paquet de pâtes trouvées dans un placard. Heureusement, elles ne sont pas périmées. Il les pose à côté d’une casserole rescapée, songeant qu’il ne vaut mieux pas pour lui tenter de les faire cuire. Puis il retourne au salon, où il découvre avec attendrissement la petite Natasha couchée sur le sofa. Il se retient de pousser un « kya kawaiiiii » digne de ses pires fans et se contente de s’assoir à côté d’elle. Il lui caresse les cheveux et le front, qu’elle plisse dans son sommeil. Ses petites lèvres forment une moue boudeuse. Elle sent l’enfance, le sucré, le lait.
Il reste longtemps penché sur elle, comme un ange gardien. Puis un bruit de porte qui claque le fait sursauter.
« -- J’ai fini. Si tu me mets MA chambre dans cet état là, tu devras faire abstinence. Hors de question de faire ça dans une telle crasse. »
Mihael ressort couvert de poussière, son fichu presque noir après seulement une heure et demie de ménage. Mail ne l’avouera jamais, mais il le trouve très sexy dans cette tenue…
« -- Je vais chercher des draps propres », ronchonne Mihael en surprenant son regard, ses joues rosées.
Lorsque Mail risque un coup d’œil dans ce qui a été sa chambre, il a l’impression que sa mâchoire va se décrocher. La petite pièce est impeccable. Même les volets bringuebalants sont réparés. La moquette est redevenue blanche, une couleur qu’il ne lui a jamais vue. Et les murs, à sa grande surprise, sont devenus rose pâle.
« -- Comment tu as fait pour repeindre en si peu de temps ? Demande-t-il, abasourdi, lorsqu’il le voit revenir.
-- Ne soit pas idiot, s’esclaffe le blond. J’ai simplement enlevé ton immonde tapisserie. Elle était déjà à moitié décollée. »
On peut en effet distinguer de très légères traces blanches de colle, mais rien de disgracieux. Mail n’en revient toujours pas de ce qu’il a réussit à faire. Il l’attrape par la taille et lui susurre à l’oreille :
« -- Je vis vraiment avec Superman…
-- Mais quel con ! Rétorque Mihael, se radoucissant cependant un peu. J’ai juste un peu plus de sens pratique qu’un certain geek de ma connaissance… »
Mail resserre sa prise sur ses hanches, dénudées par son pantalon trop bas. Mutin, il frotte son nez contre le sien.
« -- Ma petite ménagère… Ronronne-t-il en l’embrassant au coin des lèvres.
-- Tu vas voir ce qu’elle va te donner comme pain, la petite ménagère », fulmine Mihael, hésitant entre se laisser aller ou lui envoyer son genou entre les jambes.
Il opte pour la première solution. Il commence un peu à fatiguer, il n’a pas le cœur à se disputer encore. Et il aura bien le temps de se venger le lendemain. Alors il rend son baiser à Mail, laissant tomber la pile de draps sur la moquette. Mais il l’arrête tout de même lorsqu’il tente de le renverser à son tour, l’embrassant à perdre haleine et laissant ses mains se balader un peu trop.
« -- La petite dort à côté, lui rappelle-t-il en se dérobant. Je dois finir d’installer le lit. »
Il ignore les yeux de chien battu qu’il lui adresse et prépare le lit en deux tours de main. Puis il file dans la cuisine préparer quelque chose à manger. Mail songe avec un sourire qu’il ne l’a pas vu aussi animé depuis longtemps. Il a les joues roses, le regard vif, il est partout à la fois. En fait, cela lui rappelle cette journée qu’ils avaient prise, avant de retourner à l’enquête sur Kira.
Comme s’ils étaient… Normaux.
« -- A table, bande de paresseux. »
Le regard de Natasha, qui se lève comme une somnambule pour se rendre à la cuisine, le fait rire doucement. Elle lui fait penser à lui, ne sortant de sa tanière que pour se nourrir. Il la suit, trottinant derrière elle comme un chien gâteux. Mihael a cuisiné une assiette de pâtes et des œufs au plat. Il ajoute cinq coussins sur une chaise, pour que Natasha puisse s’assoir à la table. Elle engloutit tout avec un appétit qui fait plaisir à voir. Puis, complètement à plat, elle retrouve ses réflexes d’avant et tend ses bras à Mihael pour qu’il la porte jusqu’à sa chambre. Ce qu’il fait volontiers, mais avec un regard assassin à Mail, pour le dissuader de faire le moindre commentaire.
Au milieu de son grand lit blanc, vêtue d’un pull à rayures trois fois trop grand pour elle, la petite semble perdue. Mal à l’aise, les deux hommes se dandinent à l’entrée de la pièce. Doivent-ils dire bonne nuit tout de suite, lire une histoire, faire quelque chose de particulier ? C’est elle qui les sort de leur embarras, en chuchotant timidement :
« -- Mon premier est une répétition, mon second est un arbustes à baies rouges. »
« Bis-oux. »
Mail soupire de soulagement. Les bisous, les câlins, voilà quelque chose qu’il sait faire à merveille. Il se précipite et l’ensevelit dans son étreinte, la berçant avec ravissement. Mihael se contente d’un baiser sur son front, d’une caresse sur la joue et d’un « bonne nuit » avant d’éteindre la lumière. Sans doute faudra-t-il un peu de temps avant que ces deux là s’apprivoisent totalement…
Mail emporte dans son sommeil la vision de deux yeux pervenche qui les suivent au moment de sortir de la chambre.
*** Voilà ! Bonne soirée à vous, si vous lisez !